Notre “Poilu”

Tout dans le monument aux morts de La Rochelle est puissant. La sculpture centrale qui exprime fortement l’essentiel (tristesse, recueillement, force), son entourage aussi, net et aéré, et le sobre décor, et les bas reliefs, légers et graves, et les listes interminables des noms. Sa situation enfin, tout au bout, tout en haut de ce superbe Mail que l’on peut remonter lentement pour découvrir au fur et à mesure les détails du monument.
Un monument contre la guerre ? Evidemment. Il ne porte pas une arme, n’exprime pas le moindre soupçon d’agressivité. Un monument contre une guerre qu’il a pourtant fallu faire. Malgré tout. Malgré soi. Pour se défendre, seulement se défendre. Le personnage représenté n’est pas un combattant mais un homme des services de santé qui tient une canne ressemblant beaucoup à un caducée. Casqué, cuirassé par un épais uniforme, équipé d’une grande blouse, il soigne. Il a soigné. La guerre est finie, elle a été dévastatrice, et il est là, au milieu des victimes, semblant accablé par le nombre de morts, par tous ces noms qui le cernent, par cette hécatombe que l’on n’a su empêcher. Il s’en veut sans doute de n’avoir pu faire davantage, de n’avoir pu faire mieux, faire plus… Fatigue, résignation, désespoir … n’est-ce pas ce qu’exprime sa tête légèrement penchée en avant ?
Mais non. Accablé, il n’est pas abattu. Il reste puissant, massif, solide, bien campé sur ses jambes. Non, il ne manifeste ni désespoir ni résignation mais plutôt recueillement, souvenir, hommage nécessaire aux morts dont les noms l’entourent et pour qui il témoigne. Ces morts, nous rappelle-t-il, dont il faut garder le sacrifice en mémoire.
Ce qui frappe c’est son côté tragique. Sa profonde tristesse en même temps que sa volonté de résister, de ne pas capituler, de rester digne, debout, ferme, serein, solide. Il voudrait pouvoir dire “Plus jamais ça”, protester, s’élever contre ce désastre de la guerre et plus généralement de la violence. C’est si simple, comme on le fait parfois, d’écrire ou de crier “Quelle connerie la guerre !”. Mais il refuse ce genre de simplisme, rejette tous les simplismes. Loin d’être résigné, il assume ce qu’il estime être son devoir tout en protestant par toute son attitude. Courageux et lucide, il a fait ce qu’il a pu. Mais il sait que les hommes sont déraisonnables, qu’ils ne savent pas “s’empêcher” comme le regrettait déjà le père d’Albert CAMUS avant, lui aussi, de mourir à la guerre. Bruce KREBS a rédigé une petite brochure (“150 ans de sculptures à La Rochelle”) qui signale une “énigme” : En 1941, alors que toutes les “statues et monuments en métal cuivreux” devaient être remis aux autorités pour être fondues, “alors, poursuit-il, que de nombreux monuments aux morts furent réquisitionnés”, le “poilu” du monument aux morts fut “oublié”. Pas déclaré par la municipalité, pas signalé par la préfecture … « Oublié », simplement. Par tous. C’est-à-dire sauvé. Le « Poilu » était un symbole si fort qu’il était devenu intouchable. Il l’est resté.
Aujourd’hui, l’ensemble du monument inspire toujours de l’émotion, nous invitant à l’hommage et au recueillement et aussi, dans les temps troublés que nous vivons, nous incitant, plus que jamais, à la réflexion et à la vigilance. (La sculpture est due à Joachim COSTA. Le monument des architectes Charles BUNEL et Jean BERAUD a été inauguré le 19 novembre 1922)